Après l’école, je me suis fait des copines surtout au travail. Exclusivement même. Pendant mes trois années d’études (une année blanche à cause d’un directeur malhonnête, puis deux années de BTS), personne. Des filles avec qui j’aimais bien aller prendre un chocolat entre deux cours, et c’est tout. Je ne me souviens même plus de leurs noms…

Je vais évoquer ici celles qui ont compté dans ma vie, puis que j’ai perdues de vue (sauf une), parce que c’est la vie… Après un départ, une démission, un licenciement, au début on se téléphone, puis les appels s’espacent et ça s’arrête, tandis que l’on fait de nouvelles connaissances. Les amitiés de bureau sont souvent très fortes parce qu’on passe beaucoup de temps ensemble, qu’on lutte contre les mêmes injustices, qu’on râle ensemble contre les patrons et les autres filles… On déjeune ensemble, on se dit tout, on se raconte tout.

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Pour clore mon BTS, je devais faire un stage en entreprise, en l’occurrence une agence de voyages. J’ai eu un vrai « coup de foudre » pour Mélanie. Je ne sais pas vraiment pourquoi car il s’est avéré par la suite qu’on n’était pas vraiment faites pour s’entendre. Mais on avait vingt ans toutes les deux, on était célibataires, sentimentales, romantiques, espérant rencontrer bientôt le prince charmant. Nous habitions encore chez nos parents. Nos conversations ne volaient pas très haut car elle était très « midinette » et ne s’intéressait guère qu’aux futilités. Je me suis rendue compte assez vite que j’avais besoin de relations plus « intellectuelles ». Mais elle s’est accrochée à moi, et je ne voulais pas être désagréable. Mon stage s’est terminé au bout de quinze jours, car il était évident que personne n’avait l’intention de s’occuper de moi, or j’avais un rapport à rédiger. Je suis partie dans une autre entreprise. J’ai continué à voir Mélanie pendant deux ans environ, le week-end. On allait se promener, on allait à la plage, au resto, au cinéma. Elle est tombée enceinte d’un garçon qui bien sûr n’en avait que faire. Elle ne voulait rien dire à ses parents et elle a pris rendez-vous pour se faire avorter. Elle était terrifiée et je devais l’accompagner. Mais le matin même, j’ai été prise d’une crise de coliques néphrétiques terrible, je ne pouvais pas bouger. J’ai été obligée de dire la vérité à ma mère (à cette époque, un avortement, c’était encore tabou…) et elle a appelé elle-même pour lui dire que j’étais en train de me tordre de douleur et qu’on attendait le médecin. Mais qu’elle pouvait venir à la maison dès que l’intervention serait faite, pour qu’elle puisse se remettre de ses émotions et que je lui remonte le moral. Car c’était ça le truc… En fait, elle ne parlait que d’elle, que d’elle, que d’elle… et je devais moi écouter, plaindre, consoler, encourager. Et je n’en pouvais plus ! J’avais besoin qu’on prenne aussi un peu soin de moi ! Mais c’était toujours en sens unique. Ensuite elle a rencontré son futur mari et là, je ne lui importais plus du tout. En fait, ça m’arrangeait ! Elle continuait de me solliciter pour un dîner entre filles de temps en temps, quand son mari n’était pas là.

Quand j’ai rencontré Florent, elle nous a invités une fois à dîner. C’était tellement bizarre… Florent n’a pas du tout apprécié, moi non plus, et ensuite on ne s’est plus vues. En fait, quand nous sommes arrivés, ils nous ont « posés » dans le salon, et ils ont disparu pendant une heure. « Tu veux un coup de main ? » demandais-je régulièrement. « Non, non, ça va ». Puis ils sont enfin revenus, avec l’apéro. Qu’on a bu quasiment seuls, car ils s’éclipsaient sans cesse tous les deux pendant de longues périodes. Du coup, Florent et moi avions nos propres conversations, et quand ils daignaient venir s’occuper de nous, ils tombaient un peu comme un cheveu sur la soupe, et on n’avait du mal à instaurer une discussion commune. Quand nous sommes passés à table, c’était très froid comme ambiance. Je n’ai jamais compris ce qui s’était passé ce soir-là. C’était vraiment étrange. Est-ce qu'ils avaient oublié qu'ils nous avaient invités et ont-ils été obligés de tout faire à la dernière minute ? Etaient-ils en froid et en train de régler leurs comptes dans la cuisine ? En tout cas, elle m’avait tellement fatiguée, tout au long de notre relation, à ne s’occuper que d’elle et de ses petits malheurs, que je n’ai pas cherché à savoir et nous ne nous sommes jamais revues.

Après, aux Transports Marocains, il y a eu Muriel, que tout le monde appelait Mumu à sa demande. Là ce fut une véritable relation, complètement fusionnelle. On se voyait tout le temps, au travail bien sûr, et quasiment tous les week-ends. J’étais reçue chez ses parents, et elle chez les miens. C’était une fille sexy, un peu allumeuse. Je n’aimais pas trop ça car il était hors de question de trouver un amoureux si elle était dans les parages ! Les garçons n’avaient d’yeux que pour elle. Mais moi aussi, en fait ! Je l’adorais, je l’admirais, je l’enviais. J’aurais voulu avoir son assurance, son culot, son joli visage, moi qui étais si timide et si complexée. C’est ensemble que nous avons rencontré son futur mari. Deux garçons un soir dans un café, qu’elle a dragués, comme elle le faisait toujours. Elle a épousé l’un d’entre eux peu de temps après et l’a suivi à Nice, où il habitait. Je suis allée les voir une fois, pour une semaine de vacances. Elle m’a appris qu’elle le trompait déjà… Petit à petit, éloignées physiquement l’une de l’autre par tous ces kilomètres, nous avons espacé nos relations. Puis elles ont cessé tout à fait.

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Toujours aux Transports Marocains, une fois Mumu partie à Nice, j’ai sympathisé avec Monica, qui l’a remplacée. Elle était un peu plus âgée que moi, divorcée, et mère d’un petit garçon. Une bombe… genre Eva Longoria, voyez. Elle m’avait prise sous son aile, comme une petite sœur. Elle sortait en boîte tous les samedis soirs avec sa meilleure amie, France, une autre superbe fille, aussi blonde que Monica était brune. J’ai reconnu en France… une fille qui était en fait dans mon cours de BTS première année. Ça aide pour sympathiser. Pour le reste bof. Ces filles-là était trop belles et trop riches pour moi ! Il paraît qu’aujourd’hui, les filles ne paient pas les entrées en boîte. Nous si ! Elles aimaient changer plusieurs fois d’endroit dans la même soirée. Et elles avaient des fringues de folie. Moi j’étais le vilain petit canard accompagnant les nobles cygnes ! Et surtout, je n’avais pas les moyens de les suivre… J’avais alors mon propre studio et presque tout mon salaire passait dans le loyer. Je prétextais la fatigue, ou d’autres rendez-vous. Puis j’ai quitté les Transports Marocains, et donc on a arrêté de se voir. Visiblement je ne leur ai pas manqué !

Parallèlement, j’étais aussi copine avec une intérimaire qui était venue travailler chez nous, Karine. Elle n’est restée que six mois, mais on a continué de se voir un temps. Elle était moitié cinglée, cette fille. Mère célibataire, elle élevait seule sa petite fille. Je me demande ce que ça a donné… Parce qu’elle était franchement grave. Elle me racontait des trucs de mythomane, au début je la croyais, sur la fin je l’écoutais mais je n'osais pas lui dire que j'en avais marre de ses mensonges. Elle était folle amoureuse d’un collègue et me disait que c’était réciproque, ce qui m’étonnait beaucoup, vu le personnage. Elle disait qu’ils se voyaient le week-end, qu’ils se téléphonaient pendant des heures. Curieusement, il n’était jamais là en même temps que moi et n’appelait pas non plus. Et au bureau, il ne montrait franchement aucun signe d’intérêt envers elle… Elle était ultra dépressive (j’ai fréquenté beaucoup de dépressifs ! qui se ressemble s’assemble..), picolait pas mal et me narrait tous ses malheurs depuis l’enfance. Cosette, à côté, c’était paradisiaque ! Elle se contredisait sans cesse, ses histoires ne tenaient pas debout, tout était incohérent. Peu à peu, je l’avoue… je l’ai laissée tomber.

Ensuite, il y a eu la fameuse Charlotte… l’ex de mon mari ! Je l’ai rencontré aux Bonheurs Electriques, où on m’avait envoyée en intérim. Elle a commencé par m’enguirlander… J’arrivais dans une « administration » et je ne savais pas comment ça fonctionnait. Tout le monde, dans le privé, disaient qu’ils ne faisaient rien et gagnaient beaucoup. Mais… je ne croyais pas que c’était à ce point. Depuis, cela a changé, il paraît ; ils bossent maintenant. Mais quand j’y suis passée… waouh. C’est là que j’ai le moins travaillé, c’est clair (il y avait même des journées où l’on ne faisait RIEN du tout, à part papoter, manger des gâteaux et se balader dans les couloirs) et pourtant ma paie était royale, même en tant qu’intérimaire. A tel point que j’arrivais à m’acheter des vêtements Cacharel !

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Bref, le premier jour, on m’a installée à un bureau et on m’a montré une corbeille où les cadres déposaient leurs courriers, rapports, tableaux, à taper. Pas bien pleine, la corbeille. Je remplaçais une fille qui était en congé maladie. En une demi-heure, j’avais terminé. Nous étions six secrétaires dans une grande salle ; j’ai demandé aux autres si je pouvais les aider. « Ben non ». Je suis allée voir la chef espérant qu’elle aurait des choses à me donner. « Tiens, c’est curieux… les filles m’avaient dit qu’elles étaient débordées. » Oups, j’avais dû faire une gaffe. Je suis retournée à ma place et j’ai fait semblant de taper un truc… pendant que j’observais autour de moi. Ça bavardait, ça rigolait, ça n’avançait pas. Un cadre est venu apporter un rapport « urgent ». Tout le monde s’est mis à taper frénétiquement. Moi j’ai dit OK. Ouf ! Dix pages, fastoche. Je l’ai terminé en une demi-heure. Et là… je me suis pris une soufflante par la fameuse Charlotte : « Dis donc, toi l’intérimaire, il va falloir te calmer ! Ce qu’il y avait dans la corbeille ce matin, normalement, nous, ça nous fait la semaine ! Il va falloir que tu te mettes à notre rythme et ne pas leur donner de mauvaises habitudes. Ils attendent, et puis c’est tout ». Ah ben ça alors ! Ce fut l’un des plus grands chocs de ma « carrière ». Mais je n’étais pas là pour me faire des ennemies, alors j’ai fait comme on m’a dit. On s’habitue très vite ! Je me suis mise à bavarder autant que les autres. J’ai énormément sympathisé avec Charlotte, et on peut dire qu’elle est devenue quasiment ma meilleure amie pendant les neuf mois que j’ai passés là-bas.

Elle m’invitait très souvent chez elle, son mari et ses enfants étaient adorables. Ce qui m’a beaucoup gênée quand j’ai (rapidement) découvert qu’elle entretenait une relation adultère avec un collègue. Je trouvais que ce n’était pas cool d’agir ainsi quand on avait une famille de rêve… Mais ce n’était pas vraiment mes oignons. Elle me disait qu’elle aimait les deux, son mari et son amant, qu’elle n’arrivait pas à se décider, et que finalement ça lui allait bien comme ça. On formait un trio inséparable avec son amoureux du boulot. On piquait fou-rire sur fou-rire. Ensuite, quand j’ai quitté les Bonheurs Electriques, j’ai cru que cette amitié durerait. Ben non ; loin des yeux loin du cœur. Quand je téléphonais chez elle le soir, elle était toujours en vadrouille (stages, « pots de départ » ou d’arrivée ou d’anniversaire…) et je tombais sur son mari. Plusieurs mois après, il a annoncé qu’elle voulait divorcer et qu’elle partait à Strasbourg… Moi j’étais en plein chagrin d’amour. On s’est consolé mutuellement, avec Florent. Et de fil en aiguille. Et là, Charlotte s’est mise à me haïr, malgré le fait qu’elle avait cassé son mariage pour un autre (qui n’était d’ailleurs pas, je précise, celui que j’ai évoqué plus haut…). L’affaire est devenue très compliquée et fera l’objet d’autres billets séparés.

Illustrations : série Mad Men